Nous n’avons qu’une planète et ce n’est pas la nôtre
Alors, comment vont les choses dans le temps profond ?
J. G. BALLARD, Le Monde englouti, 19621« Well, how are things in deep time ? », J. G. Ballard, The Drowned World, Londres, Victor Gollancz Ltd, 1962, p. 112 [ma traduction]..
Si aujourd’hui nous habitons à la surface de la planète, ça n’a pas toujours été le cas. Il y eut des époques, moins lointaines qu’on ne le pense, où nous vivions sans elle, où ce n’était pas encore son sol que nous foulions.
L’énoncé peut paraître absurde, défiant toute logique. Quel sol avons-nous jamais foulé, sinon celui de la Terre, the Earth, die Erde, al-Ard, ha-Aretz, ainsi nommée parce qu’elle est ce que nous foulons, ce que nous piétinons ? C’est cet ancrage terrestre qui fait de nous des êtres humains. Le mot humain lui-même, l’homo, et l’adjectif humanus, ne partagent-t-ils pas la même racine proto-indo-européenne *dhg’hmo/*dhghem, que le mot humus, qui désigne le sol, la terre ? Ainsi serions-nous, avant toute chose, une espèce pédestre (par opposition au divin, pensé comme céleste). Le mot « géologie » (geo-logia – le discours sur la Terre) aurait été formé, dès le viiie siècle, par opposition à théologie, comme si ce qui est terrestre ne pouvait être pensé qu’à condition d’être arraché au ciel 2 Sur ce point, voir Frédéric Neyrat, La Condition planétaire : sortir de l’Anthropocène, Paris, Les Liens qui libèrent, « Trans », 2025, p. 69 .
L’idée de planète telle que nous la concevons aujourd’hui ne va pas de soi. Du point de vue de la science européenne, par exemple, il aura fallu de profonds bouleversements pour que ce sol devienne l’un de ces astres errants, vagabonds, qui ne tiennent pas en place. Au premier rang desquels figure la mise en mouvement copernicienne de la Terre, souvent présentée comme l’archétype de la révolution scientifique. Avec le passage d’un univers géocentrique à un univers héliocentrique, Nicolas Copernic a en effet opéré, au xvie siècle, un premier décentrement spatial. Auquel s’ajoute un second, temporel cette fois-ci, ayant eu lieu au cours des xviie et xviiie siècles. On y prête curieusement moins attention, bien qu’il soit tout aussi fondamental. C’est le philosophe et historien des sciences italien Paolo Rossi qui en rend compte le mieux dans son livre de 1979, I segni del tempo : Storia della terra e storia delle nazioni da Hooke a Vico (« Les signes du temps : histoire de la Terre et des nations de Hooke à Vico »). Il nous rappelle que les contemporains de Robert Hooke (1635-1703) vivaient encore dans un monde vieux de six mille ans (celui de la Bible), tandis que ceux d’Emmanuel Kant (1724-1804) faisaient face à un passé de plusieurs millions d’années 3 Paolo Rossi, I segni del tempo : Storia della terra e storia delle nazioni da Hooke a Vico, Milan, Giangiacomo Feltrinelli Editore, 1979 [traduit de l’italien par Lydia G. Cochrane sous le titre The Dark Abyss of Time : The History of the Earth and the History of Nations from Hooke to Vico, Chicago, University of Chicago Press, 1984]. Ouvrage non traduit en français.. Au cours de la vie de Paolo Rossi lui-même (1923-2012), la profondeur de cet « abîme » temporel s’est stabilisée autour de quatre milliards et demi d’années 4 Sur les méthodes scientifiques pour estimer l’âge de la Terre, voir G. Brent Dalrymple, The Age of the Earth, Stanford, Stanford University Press, 1991. .
Ce récit de la « découverte du temps profond » par la science européenne est lui-même un artéfact historique, situé, partiel. Il ignore d’autres traditions de pensée dans lesquelles la durée des phénomènes terrestres faisait déjà l’objet de spéculation bien avant le xviie siècle. Le philosophe persan Ibn Sina (Avicenne, 980-1037), par exemple, avait déjà formulé l’hypothèse selon laquelle la formation des roches et des montagnes impliquait des durées considérables 5 Hypothèse « qui, dans le monde chrétien, aurait été considérée comme radicale huit cents ans plus tard » : Stephen Toulmin et June Goodfield, The Discovery of Time, New York, Harper and Row, 1965, p. 64 [ma traduction]..
Ce récit ignore également les temporalités sans commune mesure que déploient les cosmologies hindoues. De leur point de vue, en effet, l’estimation actuelle de l’âge de la Terre par les scientifiques correspond à un kalpa, c’est-à-dire un jour dans la vie de Brahmā. Puisque celui-ci a environ cinquante ans, alors notre monde serait bien plus vieux qu’on ne le pense, de l’ordre de centaines de trillions d’années (soit des milliers de milliards d’années)6 W. Randolph Kloetzi, « Myriad Concerns : Indian Macro-Time Intervals (Yugas, Sandhyās and Kalpas) as Systems of Number », Journal of Indian Philosophy, vol. 41, 15 octobre 2013, p. 631-653..
Cependant, plusieurs éléments dans le travail de Paolo Rossi méritent d’être retenus. D’abord, le basculement qu’il décrit ne procède pas d’une spéculation abstraite, mais de questions suscitées par la présence de coquilles marines, ammonites et autres glossopetrae [« langues de pierre »], que l’on ne désignait pas encore comme des « fossiles », sur les plateaux calcaires de Malte, dans les collines sédimentaires de Toscane ou dans les campagnes ouvertes du centre de l’Angleterre 7 Le mot « fossile » (du latin fossilis, « creusé », « extrait en creusant ») désignait, au xviie siècle, tout ce que l’on extrait du sol, incluant pierres précieuses, gypse, métaux, roches, ambre et bitume. Ce n’est que plus tard que son sens se restreint pour désigner les seuls restes d’organismes anciens.. Les savants de l’époque s’interrogent sur la nature de ces objets mystérieux : la roche imite-t-elle le vivant ? Sont-ils le produit d’une « vertu plastique » de la Terre ? Ou bien s’agit-il d’animaux morts qui, au lieu de se décomposer, se seraient pétrifiés ? Dans ce dernier cas, comment des formes de vie marines peuvent-elles se retrouver au cœur des montagnes ? Et pourquoi n’en retrouvons-nous aucun spécimen vivant ? Auraient-elles disparu ?

Parmi les hypothèses débattues figure celle de la « génération spontanée » : les pierres, comme les êtres vivants, se reproduiraient, se multiplieraient et chercheraient à se conserver. L’ensemble du « géocosme » serait ainsi traversé par un même élan vital. La Terre elle-même serait pensée comme un animal vivant, doté d’un corps dont la surface formerait la peau, et dans les artères et les veines duquel circulerait un fluide pétrificateur.
Nicolas Sténon (1638-1686), anatomiste, géologue et évêque danois 8 Souvent présenté comme le fondateur de la géologie et de la stratigraphie modernes. Sur ce point, voir : Stephen Jay Gould, Quand les poules auront des dents : réflexions sur l’histoire naturelle, trad. Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1984, p. 60-69., constate, après avoir disséqué la tête d’un requin pêché à Livourne, que ses dents sont identiques aux glossopetrae – ces pierres à la forme curieuse, auxquelles on attribuait des vertus thérapeutiques, notamment contre les morsures de serpent. Cette identification engage une série d’inférences qui vont bien au-delà de l’objet lui-même : si ces dents sont prises dans la roche, alors elles lui sont antérieures ; si elles lui sont antérieures, alors la roche s’est formée autour d’elles, par dépôt ; et si des formes marines se trouvent ainsi au cœur des terres et jusque dans les montagnes, alors les mers et les continents ont changé de place. Dès lors, les roches sédimentaires ne peuvent plus être pensées comme coextensives à la création de la Terre ; elles deviennent les dépôts successifs d’eaux anciennes 9 Nicolas Sténon, De solido intra solidum naturaliter contento dissertationis prodromus, Florence, Ex Typographia Sub Signo Stellae, 1669. , à l’échelle d’un temps qui sera donc plus tard qualifié de « profond ».

Le livre de Paolo Rossi est souvent lu, à juste titre, comme l’histoire du creusement du fossé entre les sciences dites « de la nature » et les sciences humaines et sociales 10 Voir par exemple : Dipesh Chakrabarty, « The Climate of History : Four Theses », Critical Inquiry, vol. 35, no 2, hiver 2009, p. 197-222. . Les unes et les autres sembleraient travailler sur des échelles de temps fondamentalement incompatibles. Mais cette lecture reste partielle. Car le philosophe des sciences insiste sur un point important : le changement qui, d’après lui, s’opère au xviie siècle tient à ce que certaines pierres ne sont plus envisagées comme de simples objets naturels, fussent-ils étranges, mais comme des documents à lire et à interpréter, des vestiges d’un passé révolu, les traces de processus inscrits à même la Terre. Coquilles, ammonites et glossopetrae deviennent ainsi des « monuments de la nature », plus anciens encore que les « monuments du monde » – pyramides, obélisques, momies, hiéroglyphes et autres monnaies 11Robert Hooke, in Paolo Rossi, The Dark Abyss of Time…, op. cit., p. 13..
Ce que met en évidence Paolo Rossi, c’est que les sciences de la nature ne se constituent comme telles qu’en devenant des sciences historiques. C’est-à-dire en se mettant, elles aussi, en quête de signes et d’indices. Les unes comme les autres relèvent donc d’un même régime de connaissance, fondé sur l’interprétation.
Le regard porté sur la Terre se reconfigure, faisant d’elle une réalité qui se déchiffre, un texte dont on analyse les formes à partir de celles des pierres qui la composent. Elle n’apparaît comme planète qu’à partir du moment où elle est traitée comme une archive. L’idée de planète est, à cet égard, un effet de lecture. La condition planétaire est une condition herméneutique.
Au cours de la dernière décennie, les sciences humaines et sociales se sont engagées dans ce que l’on a appelé un geological turn 12 Patrice Maniglier, « How Many Earths ? The Geological Turn in Anthropology », The Otherwise, no 1, 2019, p. 61-75 ; Christophe Bonneuil, « The Geological Turn : Narratives of the Anthropocene », in Clive Hamilton, François Gemenne, Christophe Bonneuil (eds), The Anthropocene and the Global Environmental Crisis : Rethinking Modernity in a New Epoch, Londres, Routledge, 2015, p. 17-31. ou un planetary turn 13 Dipesh Chakrabarty, « The Planet: An Emergent Humanist Category », Critical Inquiry, vol. 46, no 1, p. 1-31 ; Amy J. Elias et Christian Moraru (eds), The Planetary Turn : Relationality and Geoaesthetics in the Twenty-First Century, Evanston, Northwestern University Press, 2015. . Selon Dipesh Chakrabarty, l’une des caractéristiques de ce tournant consiste à prendre acte du fait que la Terre devient une autre planète que celle qu’elle était jusqu’alors. Cette transformation implique un déplacement des régimes de temporalité : alors que le « temps profond » est censé être le temps de l’autre, du non-humain, extérieur à l’histoire, il s’impose désormais comme une dimension avec laquelle toute forme de récit historique doit composer 14 Dipesh Chakrabarty, « Climate and Capital : On Conjoined Histories », Critical Inquiry, vol. 41, no 1, automne 2014, p. 1-23. . Reste à savoir comment articuler concrètement ces différentes échelles dans nos récits et dans nos choix de vie. Il nous faut apprendre à lire, décrire et raconter un monde où la planète devient un acteur politique et historique – un acteur particulier, à la fois condition de possibilité de notre existence et profondément indifférent à celle-ci 15 Dipesh Chakrabarty, The Climate of History in a Planetary Age, Chicago: Chicago University Press, 2021, p. 70. . Le titre Autres Terrestres désigne cette nécessité : non plus se réaffirmer comme terrestres, mais se penser à partir de l’altérité de la planète elle-même, comme des « expressions planétaires », pour reprendre la formule de Kim Stanley Robinson dans Aurora (2015)16 Kim Stanley Robinson, Aurora, Londres, Orbit, 2015 [traduction française de Florence Dolisi, Aurora, Paris, Bragelonne, 2019]. .
À cet égard, la science-fiction constitue un espace privilégié pour expérimenter des formes de récit à la mesure de ce « dérangement d’échelles 17 Sur la notion de « dérangement d’échelles », voir l’excellent ouvrage de Timothy Clark, Ecocriticism on the Edge : The Anthropocene as a Threshold Concept, Londres, Bloomsbury, 2015. ». . Depuis le début du xxe siècle, la science-fiction ne se contente pas de construire des mondes (le fameux « worldbuilding ») ; elle interroge les conditions mêmes de l’habitabilité, ce que signifie habiter une planète et ce que c’est que d’être une espèce. Si aujourd’hui nous sommes à la recherche d’une pensée planétaire, c’est dans ces expérimentations qu’elle se formule de la manière la plus explicite.
Si l’expression de « temps profond » [deep time] est souvent attribuée à John McPhee dans Basin and Range (1981), elle apparaît déjà dans The Drowned World (1962), roman de science-fiction de J. G. Ballard. Dans ce futur où la montée des eaux a submergé les grandes villes à la suite d’un réchauffement climatique drastique, le vivant évolue vers des formes anciennes, proches de celles du Trias. Le temps profond n’y constitue plus un arrière-plan : il fait retour dans le présent et transforme jusqu’à l’expérience subjective des personnages. Kerans, le protagoniste, voit ainsi ses rêves, sa propre psyché, se reconfigurer au contact de cet environnement où les frontières entre passé géologique et présent humain se dissolvent. À un moment du récit, un personnage lui demande : « Well, how are things in deep time? ». Dans la traduction française de Marie-France Desmoulin (Denoël, 1964), cette phrase devient « Comment vont les choses par ces temps troublés ? », effaçant la référence au temps géologique. C’est pourquoi j’en propose ici une nouvelle traduction.
La science-fiction s’est très tôt confrontée aux limites de la forme romanesque. Dans Last and First Men (1930), Olaf Stapledon raconte l’histoire de l’humanité (ou plutôt de plusieurs humanités successives) à l’échelle de l’espèce, sur une durée de plusieurs milliards d’années 18 Olaf Stapledon, Last and First Men : a story of the near and far future, Londres, Methuen, 1930 ; traduction française de Claude Saunier : Les Derniers et les Premiers, Paris, Denoël, « Présence du futur », 1972.. Des dizaines de millions d’années s’y écoulent en quelques lignes.

Le roman abandonne les structures narratives ordinaires : pas de personnages au sens strict, sinon un narrateur lointain ; pas d’intrigue continue, mais une succession de civilisations. Ce n’est pas seulement le contenu du récit qui change, mais ses conditions mêmes de possibilité. Le temps profond n’est pas seulement représenté, il devient le principe d’organisation du récit. Olaf Stapledon met à l’épreuve les limites du littéraire.
Dans une correspondance, Virginia Woolf lui exprime son admiration et souligne qu’il parvient à formuler des idées qu’elle-même avait tenté d’exprimer autrement, « en fiction ». Cette précision – [in fiction] – introduit un doute sur la nature même de l’œuvre : moins un roman au sens strict qu’une forme d’écriture située aux frontières de la fiction. 19 « Je ne suppose pas avoir compris plus qu’une petite part de ce que vous faites — mais j’en ai tout de même saisi assez pour être profondément intéressée, et même stimulée, car il me semble parfois que vous parvenez à saisir des idées que j’ai moi-même tenté d’exprimer, de manière bien plus hésitante, en fiction. Mais vous êtes allé beaucoup plus loin, et je ne peux m’empêcher de vous envier — comme on envie ceux qui atteignent ce vers quoi l’on tendait. » Virginia Woolf, lettre 3270a, du 8 juillet 1937 : Stuart N. Clarke, Stephen Barkway (eds), Uncollected Letters of Virginia Woolf, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2025, p. 807 [ma traduction]. Elle écrit cette lettre suite à sa lecture d’un autre roman d’Olaf Stapledon, Créateur d’étoiles, dont le récit s’étale, lui aussi, sur des milliards d’années. Olaf Stapledon, Star Maker, Londres, Methuen, 1937 ; traduction française de Brigitte André : Créateur d’étoiles, Paris, Planète, 1966. Loin d’en constituer une faiblesse, cette indétermination en fait la force.
En mettant en regard des récits de science-fiction et des textes issus de différentes disciplines scientifiques, cet ouvrage ne cherche pas à proposer une synthèse, mais à explorer les formes à partir desquelles une pensée planétaire peut se formuler. Les textes réunis ici, tous contemporains et issus de contextes géographiques et culturels variés – de la France au Mexique, des États-Unis à la Chine –, s’efforcent de penser la planète autrement, en imaginant de nouvelles manières d’entrer en relation avec les milieux qu’elle compose, au moyen des pierres, des collines, des racines, des fonds marins, de l’espace et même des sons que nous en percevons. Ils en soulignent l’altérité ; non pas une planète immédiatement connaissable, mais une réalité qui excède nos catégories de pensée et d’expérience. Et surtout, tous ces textes nous rappellent une chose importante : nous n’avons qu’une planète et ce n’est pas la nôtre.
