Entretien avec Damián Neri
Auteur et éditeur de science-fiction au Mexique, contributeur de Autres Terrestres
Iza Mouhib : Tout d’abord, félicitations pour la parution de ta revue, Sofón ! Est-ce que tu pourrais nous en dire un peu plus sur la ligne éditoriale, comment tu as sélectionné les nouvelles et les poèmes qui apparaissent dans le premier numéro (et les prochains textes aussi, étant donné que le deuxième numéro sortira le mois prochain) ? Sur le site Internet, il est dit qu’il n’y a pas de thème particulier recherché, qu’il faut juste que ce soit de la fiction spéculative écrite en espagnol, mais est-ce que tu as remarqué des thématiques récurrentes qui traversent la production écrite actuelle ?
Damián Neri : Déjà, merci beaucoup pour tes questions, et merci de ton intérêt pour Sofón.
Pour le premier numéro de la revue, j’ai reçu 522 nouvelles et poèmes et 400 pour le deuxième, en majorité d’auteur·ices mexicain·es, mais aussi d’un peu partout dans le monde hispanophone. J’ai donc eu la chance de pouvoir choisir parmi un grand nombre de textes et j’ai sélectionné ceux qui me parlaient le plus. Ça m’arrive souvent de lire des textes en espagnol et de me dire : « C’est vraiment très bien, ça pourrait complètement être publié dans les revues que je lis ». Personnellement, je suis sensible à la beauté de la langue, aux idées et aux narrations percutantes, et aux intrigues dramatiques qui mettent en scène des humains en interaction avec des technologies, le monde, et d’autres formes de vie. J’aime bien explorer ce que ça veut dire d’être humain dans ce genre de contextes.
Et donc, les textes qui exploitent ces thématiques auront toute leur place dans la revue. J’avais aussi envie d’ouvrir une fenêtre pour montrer ce qui se fait en espagnol et permettre à d’autres que moi de s’émerveiller. Et Sofón ne sort pas de nulle part. Mon travail d’éditeur a été influencé par Colectivero et Rocambolesca, qui sont deux autres revues spéculatives qui rémunèrent leurs auteur·ices. Je me suis aussi largement inspiré de revues qui existent depuis longtemps, comme Axxón en Argentine, Penumbria au Mexique, et Clarkesworld.
Il y a effectivement des thèmes récurrents dans la fiction spéculative contemporaine en langue espagnole. Beaucoup de dystopies, peut-être à cause du fait que, particulièrement en Amérique latine, nous avons enduré de la colonisation, des régimes dictatoriaux et de la répression systémique. C’est pour ça que nous imaginons des futurs plutôt sombres, même s’il faut dire qu’intrinsèquement, la dystopie vise à trouver la lumière dans l’obscurité. Parce qu’il y en a, de la lumière.
Quelques exemples : dans le premier numéro, Krsna Sánchez a écrit « La carretera transoceánica », une histoire d’amour dans un monde transformé par des catastrophes naturelles. Dans la même veine, Andrea Chapela et Iliana Vargas ont choisi d’explorer l’idée de découverte de soi dans un contexte de catastrophes causées par l’Homme. Il y a aussi un intérêt certain pour d’autres formes de vie, comme les champignons, et les enseignements qu’on pourrait en tirer, comme dans les textes de Daniel Badosa Moriyama et Abraham Campos. Je suis ravi qu’il y ait également de la hard-SF (ou approchant), et je dis ça parce que j’adore les sciences. C’est le cas dans la nouvelle de Su Ying Loo et les poèmes de Barbarella D’Acevedo et Éricka Ishaiah Zapata. Dans le deuxième numéro, il y aura de l’uchronie, de la hard SF, du new weird, du clockpunk et de l’horreur.
Iza Mouhib : Et te concernant, est-ce que tu pourrais nous expliquer ce que tu fais en tant que data analyst, et si tu vois des interactions entre ton travail et ton écriture ? Est-ce que ton travail d’auteur interagit avec ton travail pictural, de peinture et d’illustration ? Qu’est-ce que tu as fait comme études ?
Damián Neri : Je considère que tout ce que je fais interagit d’une manière ou d’une autre. J’ai fait des études de physique à l’UNAM (Université nationale autonome du Mexique) et j’y ai développé un sérieux penchant pour l’astrophysique. Un peu plus tard, j’ai commencé à m’intéresser au concept de conscience et à la nature de la réalité d’un point de vue moins matérialiste. En tant que data analyst, j’essaie de reprendre les outils qu’on m’a appris à utiliser pour visualiser de la data. Par exemple, j’ai créé une interface interactive qui répertorie les revues de SF, de fantasy et d’horreur, en anglais et en espagnol : damianneri.com/revistas. J’avais envie de créer une ressource pour aider les auteur·ices à savoir où se faire publier et où trouver de la fiction spéculative.
Quant à la peinture et l’illustration, je suis un très grand fan d’art SFF. J’adore le travail de Pascal Blanché, Peter Mohrbacher, Jocelin Carmes, Dom Lay, N. C. Wyeth, Sargent, et plein d’autres encore. Ce que j’aime particulièrement, c’est quand l’illustration d’une couverture fait partie intégrante d’une revue ou d’un livre. Je suis en train de travailler sur la couverture du deuxième numéro de Sofón ; ça me donne l’occasion de continuer à faire ce que j’aime le plus.
Je réfléchis à la fois en termes d’images et de mots. Une peinture ou une illustration peut me donner le même ressenti qu’une histoire et, sans surprise, je suis particulièrement sensible aux illustrations qui comportent un certain élément narratif et qui suggèrent un monde plus vaste que celui qu’on a sous les yeux. À travers mon écriture, je veux montrer des mondes et des idées qui vont au-delà des quelques pages de l’histoire. J’essaie aussi d’incorporer des concepts scientifiques à mes récits, d’une manière qui soit à la fois belle et significative. Personne ne peut échapper à l’entropie, mais on peut aspirer à créer de la beauté et cultiver celle qui nous entoure pour en tirer le meilleur.
Iza Mouhib : En tant que lecteur, qu’est-ce qui t’intéresse dans la science-fiction ? Il semble y avoir un grand nombre de revues qui en publient en Amérique latine ; comment tu qualifierais la tradition SF au Mexique, en Amérique latine, et plus généralement la SF de langue espagnole ? Et quelle place tient le format « nouvelle » par rapport au roman ? Est-ce que les « grandes » maisons d’édition publient beaucoup de SF ?
Damián Neri : En tant que lecteur, je recherche l’émerveillement, et j’aime qu’on me raconte quelque chose sur la nature humaine dans une langue travaillée. Et en science-fiction, j’adore quand on déploie de grandes idées et des concepts de hard-SF, pas seulement pour servir de décor à l’histoire mais comme étant inextricablement liés aux enjeux dramatiques et humains qu’on me raconte.
Depuis les années 80 au Mexique, le prix « Premio Puebla » récompense la meilleure nouvelle de fiction spéculative. Mais la science-fiction de mon pays n’a commencé à prendre forme que plus tard, dans les années 90, avec l’apparition des premières anthologies de SF et beaucoup de cyberpunk. Quelques petites maisons d’édition, comme Casa Futura et Odo Ediciones, ont joué un rôle crucial pour faire exister la SF, et elles publient principalement des nouvelles. L’Amérique latine compte une riche tradition d’excellent·es nouvellistes. C’est donc tout naturellement que la nouvelle, et spécifiquement la micronouvelle (1 000 mots ou moins), s’est développée et constitue une large portion de ce qui est écrit. Ceci dit, c’est en train de changer parce qu’il y a de plus en plus de revues qui publient des récits un peu plus longs.
Plus généralement, je considère que la fiction spéculative d’Amérique latine a trouvé son identité, une identité qui a appris de ce qui a été écrit en anglais et dans d’autres langues, mais qui prend aussi racine dans la cosmologie de nos peuples, dans nos traditions, et qui revendique des façons de penser qui ont longtemps été dévaluées (considérées comme « moins scientifiques », « de la pensée magique », voire même « de la sorcellerie ») par les colons. Aujourd’hui, on réfléchit à différentes manières de connaître le monde, en s’appuyant notamment sur des raisonnements empiriques et sur des preuves, et ces méthodes ne sont pas toujours reconnues à leur juste valeur. C’est tout ça qui se reflète dans nos fictions.
Il y a un manque général de formats plus longs, comme le roman, mais c’est en train de changer ces dernières années. Au Mexique, je pourrais citer comme exemples notoires Andrea Chapela et Elisa de Gortari, dont les romans de SF ont été publiés par de grandes maisons d’édition. L’année dernière, l’Université de Sonora (dans un État au nord du pays) a lancé un prix consacré aux romans de SF, c’est une première. Je connais de plus en plus de gens qui écrivent des romans. Moi aussi, je m’y essaie.
Novembre 2025
